Pollution. L’État face aux années de plomb de Metaleurop | L’Humanité

-

Pollution. L’État face aux années de plomb de Metaleurop

Mardi 21 Décembre 2021

Fermée en 2003, l’usine du Pas-de-Calais a souillé l’air et le sol. Le tribunal doit dire, cette semaine, si les autorités ont failli à stopper cette contamination de masse.

C’est vrai que, ce jour-là, face aux juges, il a poussé le bouchon. « J’étais estomaqué », plaide maître David Deharbe. Le 23 novembre, devant le tribunal administratif de Lille, faisant fi des usages, l’avocat a repris la parole pendant quarante minutes, après que le rapporteur public a rendu son avis. Un mois plus tard, son verbe reste bien pendu. « La prescription de l’action pouvait être discutée, mais l’absence de faille de l’État dans la gestion de cette pollution, personne n’avait encore osé l’affirmer ! » tempête-t-il.

Cette fois, si. Dans l’affaire engagée par 87 habitants d’Évin-Malmaison, dans le Pas-de-Calais, pour faire reconnaître une faute des pouvoirs publics dans le contrôle de la contamination aux métaux lourds engendrée par l’usine Metaleurop, le rapporteur public a penché pour le non-lieu. Selon ce dernier, l’État n’avait pas les moyens juridiques d’exercer ce contrôle. « Aucun préjudice ne semble indemnisable », a-t-il conclu.

La guerre juridique n’est pas finie

Les juges le suivront-ils ? Leur verdict n’est attendu qu’à partir de ce 21 décembre, mais ni les plaignants, ni leur défenseur ne se font d’illusions. « Je ne crois plus un instant à un retournement spectaculaire, reprend maître Deharbe. J’ai déjà averti mes clients : nous avons deux mois pour faire appel, nous devons nous remettre en ordre de bataille. » La guerre juridique n’est pas encore finie.

Cet article pourrait aussi vous intéresser : Pollution. À Fos-sur-Mer, les métallos veulent changer d’air

Sur le plan judiciaire, tout démarre en 2014. Environnementalement, l’histoire remonte à bien plus loin. En 1893, à proximité d’Évin-Malmaison, dans ce qui était encore le Nord, la feue Société anonyme des mines de Malfidano établit ce qui allait devenir l’un des plus importants sites Seveso de France. Metaleurop a pour mission d’alimenter le marché croissant du zinc. Les années passent et, en 1936, l’usine se lance dans le plomb. Elle en produira jusqu’à 130 000 tonnes par an, avant d’être liquidée en 2003.

Icon QuoteJardiner est devenu périlleux. Pour les enfants, jouer dans l’herbe n’est pas plus une activité conseillée.

Les sols alentour en gardent un sombre souvenir, pollués sur plusieurs centaines d’hectares – jusqu’à 1 000 parties par million (ppm) de plomb par kilo de terre dans la zone la plus proche du site, quand l’OMS fixe le seuil d’alerte à 100 ppm/kg. « Les métaux lourds stagnent dans les 50 premiers centimètres du sol, explique Bruno Adolphi, président de l’association Pour l’intérêt général des Évinois (Pige), à la tête de la fronde juridique. Sauf à remettre de la terre propre, ils y sont pour toujours. » Jardiner est devenu périlleux. « Les autorités nous recommandent de ne pas consommer les légumes racines tels que les carottes ou les betteraves », poursuit Bruno Adolphi. Pour les enfants, jouer dans l’herbe n’est pas plus une activité conseillée.

Dès les années 1960

« On savait depuis toujours que l’usine polluait, reprend le président de la Pige. Parfois, les yeux piquaient. » Par déni ou par résignation, on les fermait. « Metaleurop faisait vivre le bassin », reprend le responsable associatif. Mais, en 2014, de nouvelles analyses sanitaires changent l’humeur de quelques habitants. La Pige se crée et s’en va en justice : 80 personnes réclament une modification conséquente de la taxe foncière. Deux ans après, l’affaire est dans le sac et cette victoire donne des ailes aux plaignants. Mais c’est une autre enquête qui les conduit à se retourner contre l’État. En 2017, l’agence régionale de santé lance un suivi de l’exposition au cadmium, un métal susceptible de provoquer des insuffisances rénales. « Jusqu’à présent, il n’était pas question de risques à vivre sur place tant que l’on ne remuait pas la terre », reprend maître Deharbe. Les habitants, désormais, exigent une dépollution totale des terres sur un périmètre de 650 hectares. Metaleurop ayant mis la clé sous la porte, c’est vers l’État qu’ils se retournent. Encore faut-il démontrer sa responsabilité.

« C’est chose faite et de façon indiscutable ! martèle David Deharbe. Nous avons retrouvé des rapports qui, dès les années 1960, relatent la mort de chevaux à la suite de l’ingestion de végétaux contaminés par les émanations de Metaleurop. D’autres ­indiquent que les autorités savaient qu’Évin-Malmaison était particulièrement exposée aux rejets de l’entreprise. »

Icon QuoteAu total, sur ses vingt-cinq dernières années d’existence, Metaleurop aurait ­recraché près de 3 000 tonnes de plomb dans l’atmosphère.

Les premières mesures n’interviendront qu’à partir de 1973. Elles se durciront avec les années, mais n’iront jamais jusqu’au bout, assurent les plaignants. « En 2001, l’usine rejetait encore 18 tonnes de plomb dans l’atmosphère », reprend Bruno Adolphi. Au total, sur ses vingt-cinq dernières années d’existence, Metaleurop aurait ­recraché près de 3 000 tonnes. Cerise sur le pompon : en 1999, l’État aurait offert au groupe métallurgique une occasion de ne pas réparer son forfait. « Le préfet s’apprêtait à faire payer à l’exploitant le coût de la neutralisation des terrains (interdiction de construire – NDLR), nous avons retrouvé une lettre de Metaleurop lui enjoignant de ne pas le faire », assure l’avocat. Et de conclure : « Sous couvert de réglementation, on a continué à autoriser une exploitation à polluer. »

L’État avait-il d’autres options, quand le seul recours était alors de faire fermer le site ? « Politiquement, sûrement pas, admet l’avocat. J’imagine mal un fonctionnaire local s’élever face à un groupe qui réalise des milliards de chiffre d’affaires et fournit 2 000 emplois indirects dans le bassin. » Depuis, l’usine a organisé sa propre insolvabilité et laissé 800 personnes sur le carreau, dont certaines bataillent encore pour obtenir entière réparation. « Il est temps que l’État assume », conclut Bruno Adolphi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Pollution. L’État face aux années de plomb de Metaleurop | L’Humanité

Share this nice post:

Comments Closed